lundi 5 septembre 2016

Yovo in Togo (#6) : Moto et canne à sucre

Mercredi 17 août 2016

Ce matin, réveil encore un peu difficile. Je crois que je suis enfin en train de m’adapter aux deux heures de décalage horaire et du coup, devoir me lever à 6h du matin tous les jours devient presque aussi difficile qu’à Paris. Un peu plus et je n’entendrais plus les coqs et mon piaf. Bref, toilette, je rince mes fringues d’hier que j’ai laissé tremper toute la nuit, mais la peinture n’est pas vraiment partie. Petit déjeuner et on part au bureau. On est censées décoller à 8h30 direction le village de Davié, à environ 30 kilomètres de Lomé. Bon, à 9h15 on était encore à Lomé… Mais on a fini par lever le camp. Aleysha, Salomé, madame Brigitte et moi dans le taxi, conduit par un chauffeur évidemment. On arrive finalement à Davié, où on apprend que le gongonneur s’est planté et a gongonné pour 8h au lieu de 10… Il sera payé quand même, rassurez-vous. Petite parenthèse sur le gongonneur. C’est un mot que j’ai appris ici et je ne pense pas qu’il existe en France (s’il existe, faites-moi signe). En gros, c’est un mec qui frappe un instrument quelconque (probablement un gong ou un truc du même style) pour avertir la population d’un village ou d’un quartier d’un événement quelconque. C’est le cousin de l’événement Facebook, en plus traditionnel. Inutile de vous dire que la première fois qu’on m’a dit qu’il fallait payer le gongonneur, j’ai mis un moment à comprendre de quoi il s’agissait. Bref, ce matin, erreur de gongonnage, mais à 10h il y a encore une quinzaine de personnes dans le tribunal coutumier de Davié. Je déconne pas, le tribunal coutumier, c’est écrit sur la porte. On rencontre le chef du canton, le « leader d’opinion » (en gros, un mec qui parle éwé et français et a une certaine influence sur les villageois), l’officier d’état-civil, etc. On entre dans le tribunal, on siège à la place des magistrats, le leader d’opinion commence à expliquer pourquoi on est là. Puis madame Brigitte prend la parole, et se lance dans une sorte de one-woman show que je sentais venir mais avec encore plus de talent que je n’aurais cru. Puis c’est mon tour, Aleysha ayant refusé de prendre la parole en français devant tout le monde (ce que je peux comprendre). J’explique donc le pourquoi de notre venue, l’importance des actes de naissance, la démarche à suivre, etc. Au fur et à mesure, le leader d’opinion traduit. Je termine mon speech par un « Akpélo » (merci en éwé) qui fait sourire toute l’assistance comme un seul homme et me vaut autant d’applaudissements que madame Brigitte. Contre toute attente, certains villageois comprennent parfaitement le français, je le vois dans leurs yeux pendant que je parle. Madame Brigitte et le leader d’opinion reprennent de nouveau la parole, répondent aux questions des villageois, etc. On est chaleureusement remerciées. On quitte le village, un peu plus loin, on va visiter une école dans laquelle ASFEEN intervient parfois pour des distributions de matériel scolaire. Peut-on réellement parler d’école quand il n’y a pas de murs, pas de tables, pas de chaises et qu’il y a des trous dans le toit… En tout cas, c’est là qu’ont lieu les cours des CP et CE1. Plus loin le bâtiment des plus grands. Sur le tableau, les restants d’un cours de grammaire française. L’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir, pas le truc le plus simple. On rentre ensuite à Lomé, la route est encombrée par des camions chargés à n’en plus pouvoir, avec à leurs sommets de jeunes hommes assis ou parfois endormis sur le chargement.

(…) L’après-midi, Emmanuel est donc venu me chercher pour mon premier cours de moto. On est allés sur le terrain d’un lycée technique, là où c’est plat, où il y a de la place et pas trop de monde. Emmanuel m’explique le fonctionnement de la moto, c’est mille fois plus compliqué que je n’aurais cru, surtout qu’il y a la moitié des trucs qui ne fonctionnent plus. Le démarreur est mort, il faut démarrer la moto avec le starter (je n’ai jamais réussi…), les clignotants ne fonctionnent plus depuis belle lurette, le compteur non plus. Bref, l’embrayage, l’accélérateur et le frein fonctionnent encore, alléluia, je tente de démarrer le truc. Inutile de vous dire qu’il est inenvisageable qu’Emmanuel lâche le guidon, ni ne me laisse manœuvrer la chose toute seule, je tiens à ma vie, et je ne veux pas lui fusiller sa bécane (qui est, je le rappelle, son outil de travail). Bref, on fait quelques tours, je me serais très probablement pris un arbre s’il n’avait pas parfois redressé le guidon, mais jusqu’à maintenant, pas d’accident à déplorer. Je lui dis ensuite que je voudrais acheter une peluche pour la petite Elisabeth, direction donc le marché d’Adidogomé. On repère un stand de jouets de seconde main (vu l’état de certains, probablement de dixième main…). Nous voilà à genoux en train de farfouiller dans les nounours, tous plus sales et amochés les uns que les autres.  Ca me fait rire de voir dans le tas des peluches Diddl que je collectionnais quand j’avais environ 12 ans. Je finis par dégoter une sorte de cheval pas abîmé, un peu sale mais ça devrait pouvoir se nettoyer facilement. Emmanuel me négocie ça pour 200 francs (environ 30 centimes d’euros…). Je repars avec mon petit cheval. Un peu plus loin, une dame vend des cannes à sucre. C’est l’occasion de goûter. Je laisse Emmanuel négocier, couper les cannes à sucre avec un genre de machette (le truc est vendu tel quel, donc ça doit faire environ 1,20 mètre de haut), couper une corde avec ses dents pour attacher les morceaux de canne à sucre, et on repart en moto, les cannes à sucre en équilibre, le nounours sur mes genoux. A ce rythme là, j’embarque un mouton sur la moto avant la fin du séjour. N’ayant qu’un billet de 10 000 francs, je dois faire de la monnaie car personne ne l’acceptera jamais surtout pour deux trois fruits que je voudrais acheter. Emmanuel m’emmène chez ses amis de la station-service. J’ai ma monnaie, on repart à la recherche de caramboles que j’ai vues ce matin. 500 mètres plus loin, Emmanuel s’arrête pour acheter des chips de banane plantain à une dame et me faire goûter. Il ouvre le paquet et en bon Togolais qui se respecte, balance le morceau de plastique par terre. Je tente de lui expliquer les bienfaits des poubelles et du recyclage. Finalement, on arrive vers le bureau où je travaille, je retrouve ma petite dame qui vend les caramboles. On en achète deux, elle me demande si je veux aussi un corossol, mais je n’ai jamais goûté. Elle en ouvre un, je goûte, c’est plutôt bon, va pour le corossol. Quand j’ai voulu le lui payer, elle m’en a fait cadeau. Une fois de plus, mon « Akpélo Mama » a fait sourire tout le monde. Emmanuel me redépose devant chez moi, je demande à Prudence un couteau. Prudence revient avec un couteau qui doit faire la taille de mon avant-bras. Emmanuel commence à couper la canne à sucre. Clairement, je n’aurais jamais réussi à le faire moi-même. Aleysha nous rejoint mais elle n’aime pas la canne à sucre. Je goûte pour la première fois, c’est comme un paquet de foin rempli d’eau sucrée. Il faut une fois de plus mâchouiller, extraire toute l’eau des fibres et ensuite tu peux cracher le reste. Décidément, il faut cracher la moitié de tout ce que tu manges ici. On mange un des trois morceaux de canne à sucre. Je fais cadeau des autres à Prudence et à Loulou. Quand je les verrai déguster leurs morceaux de canne à sucre devant la télévision, ça me fait plaisir. Je manque m’étrangler une demi-douzaine de fois avec les fibres qui me tombent dans la gorge, mais c’est vachement bon. Quand on a fini, il y a un joli tapis d’écorces de canne à sucre et de morceaux de canne à sucre crachouillés à nos pieds. Emmanuel, qui semble avoir été plus réceptif que prévu à mon sermon écolo, ramasse les morceaux de canne à sucre et on utilise le sac plastique des chips de bananes pour les jeter. Je les mettrai dans la poubelle de la maison, histoire d’être sûre. Je remercie Emmanuel qui refuse la moitié de l’argent que je voulais lui donner (je précise qu’il a payé la moitié des trucs qu’on a acheté car je n’avais pas la monnaie, et payer 100 francs avec un billet de 1 000, c’est quasi impossible ici). Je dîne avec Aleysha et en guise de dessert, je finis mon corossol, qui est vraiment délicieux. Grande séance de papotage avec Aleysha, qui me prête des fringues pour le restant de la semaine car les miennes sont sales à faire peur et dégagent une odeur à décimer une meute de chacals, et on ne sait pas encore quand la dame de la lessive va venir.

Vendredi 19 août 2016

Hier, je suis rentrée un peu tard et j’étais trop claquée pour vous raconter ma journée. Hier matin, on n’a rien fait de spécial au bureau. On devait initialement aller au tribunal, sauf que la voiture de madame Brigitte n’était pas disponible, que ça nous faisait suer de payer un taxi alors qu’on n’était même pas sûres qu’il y ait un procès. Et de plus, on devait être rentrées pour 11h pour aller déjeuner et être à 13h au marché. Bref, on est restées à papoter, j’en ai profité pour terminer de traduire l’article de Becky sur les droits des femmes en prison au Togo et on est rentrées déjeuner. Au menu, plâtrée de riz avec la sauce rouge. Aleysha, une fois de plus, a mangé à peine un cinquième du plat et j’ai mangé le reste. « Mais où est-ce que tu mets tout ce que tu manges ? ». On retourne ensuite au bureau, et on part à pied direction le marché de Gakli (ou Djidjolé, c’est le même). On arrive, il semblerait que tout le monde ait oublié que nous devions venir aujourd’hui. Personne n’a gongonné, la présidente a oublié de prévenir les femmes. On amène quelques bancs sous la halle centrale du marché, le reste des gens s’assoit sur un muret. D’une dizaine de femmes, on passe rapidement à une vingtaine, quelques jeunes hommes également, les enfants accourent dès qu’ils aperçoivent Yovo, je finis même par faire mon speech avec un chien couché quasi à mes pieds. Salomé, ma collègue, traduit au fur et à mesure. Une fois de plus, les femmes posent des questions. Beaucoup de gens ont des problèmes concernant leurs actes de naissance. Pour en avoir discuté avec Emmanuel, j’ai appris avec horreur que lui aussi avait un problème. Il a fait son acte de naissance, malheureusement, la personne a commis une erreur et lorsqu’il a voulu demander la nationalité, on lui a dit que son acte de naissance n’était pas valable à cause de l’erreur. Rien que pour corriger l’erreur, il faudrait qu’il paie 15 000 francs… Bref, on répond aux questions des gens. Une fois de plus, les gens ont l’air contents de notre démarche. Un des jeunes hommes me serre la main avec chaleur en me disant « Akpé Yovo, akpé ». On colle ensuite l’affiche sur un des poteaux de la halle centrale. Martin colle ça avec une sorte de pâte que Salomé mangeait la dernière fois. C’est un peu dégueu à faire mais ça colle plutôt bien. On rentre ensuite à la maison, Aleysha et moi décidons d’aller faire un tour au bureau de Projects Abroad. On a besoin du wifi, car je voudrais mettre en ligne la suite de ce journal et aussi montrer à Mar la traduction que j’ai faite de l’article de Becky. On appelle donc Aményo et Emmanuel, et en route. Au bureau, je montre donc ma traduction à Mar, à Becky puisqu’elle est là. Je discute ensuite avec Emmanuel et Koffi (un autre chauffeur de taxi-moto, celui qui conduit Diana tous les matins à son stage). Koffi a organisé dimanche matin une « compétition » de course sur la plage. « Ce sera les Noirs contre les Blancs, et il faut qu’on vous gagne ». Je lui dis en riant que ce n’est pas une partie d’échecs et que de toutes façons, la victoire leur est assurée avant même d’avoir commencé, puisqu’on est une majorité de filles et que personnellement, je ne suis pas du tout sportive. Tenez-vous bien, ils vont me faire lever aux aurores dimanche matin pour aller courir… On aura tout vu. Bref, on rentre ensuite à la maison dîner (omelette aux poivrons et bananes plantain frites, j’embrasse Loulou avant de partir tellement c’était bon), et on repart direction un bar que je ne connais pas, pour prendre un verre avec les autres volontaires. J’en profite pour discuter avec Diana, Annaëlle, Sam et Tiffanie. Papi, le chauffeur de Tiffanie, nous explique des choses sur la culture togolaise (pisteurs, tam-tam, etc.). Je rentre ensuite avec Emmanuel après une petite séance de motocross nocturne (je déconne, c’est juste l’état de la route qui me fait dire ça).

PS : Petite anecdote de vocabulaire supplémentaire. Hier soir, au bar, au moment de partir, je vois Emmanuel toujours assis. Je lui demande si on peut partir ou s’il attend quelque chose. Il me répond « Oh oui, j’attends mon reliquat. » Hum… c’est-à-dire ? « Ta monnaie c’est ça ? ». Et en fait, en cherchant sur Internet, je viens de découvrir que le mot « reliquat » a aussi un sens financier et pas seulement le sens littéraire qu’on lui donne généralement en France. En rentrant, je vous dirai que j’ai payé le gongonneur mais que j’attends mon reliquat. 

vendredi 2 septembre 2016

Yovo in Togo (#5) : Long week-end à Lomé

Samedi 13 août 2016

Ce week-end, je n’ai rien de particulier de prévu. La plupart de mes potes volontaires sont partis au Ghana, mais je n’avais pas assez d’argent pour payer le visa que l’on peut obtenir à la frontière et je n’avais qu’un visa à entrée unique, donc si je sortais du territoire du Togo, je ne pouvais plus y revenir. Le Ghana ce sera pour une autre fois. Je reste donc à Lomé ce week-end, Anna la volontaire anglaise qui était avec moi à Kpalimé aussi, donc on va probablement faire des trucs ensemble. Ce matin, nous avions d’ailleurs prévu d’aller au village artisanal. J’ai profité d’être réveillée par l’appel à la prière/les coqs/l’oiseau qui vit sous ma fenêtre pour me laver les cheveux, opération toujours quelque peu périlleuse ici, j’ai pris mon petit déjeuner, Emmanuel est venu me chercher à 9h30 et m’a déposée devant le village artisanal. Comme d’habitude on discute en route. Hier soir, Isabel l’avait déjà appelé pour qu’il vienne la chercher (c’est son chauffeur attitré, car il l’emmène tous les jours au travail. Moi, comme mon travail est à 2 minutes de chez moi, j’y vais à pied, donc je n’ai pas de chauffeur attitré) et donc il n’a pas pu me ramener. Il me dit qu’il veut déménager et qu’il a trouvé une autre maison vers la frontière avec le Ghana. Oui, j’ai oublié de le préciser mais la ville de Lomé est totalement sur la frontière avec le Ghana et il suffit de changer de quartier dans la ville pour arriver à la frontière. Devant le village artisanal, je retrouve Anna. On fait le tour, c’est une sorte de petite cour autour de laquelle sont disposés des stands, les artisans travaillent en même temps et vendent le fruit de leur travail. Anna négocie une trousse (qu’elle fait passer de 1 500 francs à 500 francs…, le genre de trucs dont je suis parfaitement incapable haha). On arrive au niveau des cordonniers en plein labeur, dont les gestes et le bruit du marteau me sont étrangement familiers. J’explique au monsieur que mon père fait le même métier que lui et lui demande s’il accepte que je le prenne en photo pour montrer à ma famille. Il accepte très gentiment et dit « Bonjour Papa ! » quand je prends la photo. Les Togolais n’ont pas volé leur réputation d’être un des peuples les plus hospitaliers d’Afrique de l’Ouest. Après avoir fait le tour du village artisanal, Anna et moi nous dirigeons vers le Musée national. En arrivant à hauteur du musée, je retrouve Emmanuel, à qui j’avais dit que j’irai au musée mais comme je ne savais pas combien de temps j’allais rester et que je lui enverrai un message. Avec Anna, on entre dans le musée, c’est 2 500 francs l’entrée. Le musée est exactement tel que le Routard le décrit. Certes, il est relativement petit (deux salles), la collection n’est pas extrêmement riche (ceci dit les œuvres ont été soit pillées, soit vendues à cause d’un manque de moyens, et je pense qu’on doit pouvoir en retrouver un certain nombre à Paris au musée du Quai Branly…), mais on sent une véritable volonté de mettre en valeur la culture togolaise, de l’expliquer au visiteur. Les panneaux explicatifs sont nombreux et bien rédigés. La première salle est consacrée aux explications des pratiques artisanales selon les différentes régions du pays. Les forgerons, la vannerie, des armes de la région de Bassar, des tissus, des instruments de musique, etc. La plupart des volontaires m’avaient dit que le musée n’était pas intéressant, que les œuvres les plus importantes avaient été vendues, etc. Anna et moi sommes bien contentes d’avoir tenu à nous faire notre propre opinion. C’est sûr que si on arrive dans ce musée en s’attendant à visiter le Louvre ou le MET, on risque d’être relativement déçu. Le musée n’a pas à rougir de sa collection, ni de sa présentation. La deuxième salle est consacrée à l’histoire du pays, depuis la traite des esclaves jusqu’à l’indépendance en 1960. On y voit de terribles menottes, chaînes et entraves. On y trouve aussi des cartes datant de l’époque coloniale. Egalement des photos du général de Gaulle en visite à Lomé. On peut également y voir le traité instituant le protectorat allemand sur le Togo en 1884. Effectivement, le Togo a d’abord été une colonie allemande, suite à ce protectorat et jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale. Les Allemands ayant perdu la guerre, ils ont aussi perdu une bonne partie de leurs colonies, et le Togo a alors été rattaché à l’empire colonial français. Le Togo français avait d’ailleurs été amputé d’une partie de son territoire, rattaché au Ghana, sous domination britannique. Mais 30 ans de domination allemande ont tout de même laissé une empreinte sur le pays, ce qui le singularise par exemple du Bénin voisin. On trouve d’ailleurs un Institut Goethe à Lomé (et par exemple, Emmanuel avait choisi d’étudier l’allemand à l’université, malheureusement un manque de moyens financiers l’a empêché de poursuivre). Il n’y avait personne quand on est arrivées, mais la dame s’est empressée de nous allumer les ventilateurs. Un autre groupe de touristes arrive au moment où nous partons. La dame nous remercie chaleureusement de notre visite.
Devant le musée, nous retrouvons donc Emmanuel qui m’a attendue tout le temps de ma visite, on discute un peu avec lui, Anna décide de rentrer en taxi-partagé, je rentre avec Emmanuel qui en route m’explique les noms des différents quartiers de Lomé et leur origine. Il me redépose devant chez moi, je raconte à Loulou ma visite du village artisanal et du musée. Pour ce midi, elle m’a préparé un des plats que je préfère, du riz avec une sorte d’omelette aux légumes et au piment, je me régale. La panse bien remplie, je décide d’aller faire une petite sieste. Sieste qui finalement dure trois heures, ma moustiquaire en guise de couverture. Je ne vais probablement rien faire d’autre aujourd’hui vu que la nuit commence déjà à tomber. Demain c’est dimanche, Loulou m’a proposé d’aller à l’église. Les voisins ont chanté un chant (religieux je pense puisque je comprenais « Hosannah ») pendant une demi-heure, toute la famille s’y est mise.

Dimanche 14 août 2016

Hier soir, je suis allée discuter avec Loulou pendant qu’elle cuisinait. Je me suis ensuite régalée d’une assiette de spaghetti au piment et de frites de bananes plantain (mon péché mignon ici !). Et dodo ! Ce matin, j’avais dit à Loulou que je l’accompagnerais à la messe. On part à 8h, direction le collège protestant, dans l’enceinte duquel la messe est célébrée. Loulou m’a expliqué qu’ils étaient en train de construire l’église mais que pour l’instant, la messe était célébrée dans les locaux du collège. Pour l’occasion, Loulou s’est mise sur son 31, boubou dans les tons jaune-orangé, anneaux en or aux oreilles. Je me sens passablement pouilleuse mais elle me dit que je suis très bien. Elle tient à m’acheter une bouteille d’eau, de peur sans doute que je me dessèche totalement pendant la messe. On entre dans une petite boutique, et je n’ai pas compris pourquoi ni comment mais un monsieur que l’on ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam a payé ma bouteille d’eau. On prend ensuite un taxi partagé qui nous dépose devant le collège. On entre dans la grande salle qui sert à rassembler tous les étudiants le lundi matin pour « placer la semaine dans les mains de Dieu » selon les termes de Loulou. Soit. Une croix pailletée en mode disco des années 80 a été accrochée. Au pied de « l’autel », un incroyable amas de nourriture et marchandises en tous genres. Je mets un moment à comprendre que oui, il y a bel et bien un coq vivant dans un panier au pied de l’autel et de toute évidence, il s’impatiente. Loulou m’explique qu’après la messe, il y a une vente aux enchères pour récolter de l’argent pour l’église. La salle se remplit petit à petit, Loulou connaît visiblement beaucoup de monde, tout le monde me salue comme si j’étais de la famille. Je me retrouve coincée entre Loulou et une dame au tour de taille tout à fait honorable. Après une bonne trentaine de poignées de mains, ça commence. Une chorale fait son entrée, des femmes habillées comme les étudiants américains lors de leur remise de diplôme, chapeau à l’appui, des hommes, etc. Ils chantent une chanson plutôt entraînante, dans laquelle je reconnais « merci » en éwé. Je serais prête à parier que le refrain était un truc du style « merci Seigneur, merci, merci ». Une deuxième chorale fait son entrée, composée exclusivement de femmes vêtues de blanc et de vert, comme la semaine dernière à Kpalimé. La messe est entièrement en éwé, donc inutile de vous dire que je ne comprends pas grand-chose à part « Amen ». J’ai oublié de préciser que Loulou n’est pas la seule à avoir sorti ses vêtements de fête, l’assemblée est un vaste parterre multicolore, boubous des grands jours, rehaussés de paillettes, broderies, etc., les bijoux sont de sortie, ainsi que les chapeaux, turbans et autres coiffes. Le pasteur fait son sermon, Loulou m’en traduit la majeure partie à l’oreille mais j’ai beaucoup de mal à l’entendre car la sono n’est pas des plus mauvaises. Ensuite, la fanfare reprend du service et c’est le moment de la quête. Il était visiblement inconcevable que je ne donne rien, je me suis donc fendue de 250 francs. Il faut savoir que la quête est plutôt marrante ici. Ce n’est pas une petite corbeille que l’on fait passer dans les rangs, non non, tout le monde se lève et va déposer sa petite obole dans la boîte. On commence par les membres des chorales, puis vient le tour des mamans avec enfants, puis tout le monde se lève rang par rang. Dans toute l’assemblée, nous sommes 3 « Yovos » et une albinos. C’est donc tout le parterre qui se lève et se dirige vers la boîte en se trémoussant au rythme de la musique. Tout le monde se rassoit, petite chanson, et la messe est finie. Une partie de l’assemblée quitte les lieux. C’est le tour de la vente aux enchères au profit de l’église. La musique reprend, et de partout on amène de la nourriture et des marchandises en tous genres. Des tomates, des ignames, des ananas, des bananes, des boîtes de je-ne-sais-quoi, des pagnes, des beignets, des poules, des chèvres (vivantes), etc., etc. Environ 15 personnes s’affairent derrière le « commissaire-priseur » pour arranger des lots d’articles dans de grands paniers. La vente aux enchères commence par une bouteille d’eau. Et c’est là que l’affaire a pris un tour que je n’ai que moyennement apprécié. Quelqu’un a acheté cette bouteille d’eau 10 000 francs CFA, c’est-à-dire environ 15 euros. Je passe ici mes journées à constater la misère, la pauvreté, le manque criant de moyens financiers. On m’explique que des familles n’ont pas 6 000 francs pour obtenir un jugement supplétif, et donc une personnalité juridique, et donc un avenir à leurs enfants. Et à côté de ça, certains sont prêts à filer 10 000 francs à l’église en échange d’une bouteille d’eau ? Je sais l’importance de la religion pour les Togolais, mais là, c’est quand même difficile pour moi de constater ça. Je reste un moment dubitative, voire même légèrement agacée. Bien sûr, il y a des inégalités de richesse partout, bien sûr chacun fait ce qu’il veut de son argent, bien sûr la construction d’une église est une cause tout à fait honorable. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser que cet argent pourrait être utilisé à des fins bien plus concrètement utiles. Au bout de trois heures et demi de messe/fanfare/vente aux enchères, j’avoue que je commence à trouver le temps long, surtout que tout est en éwé, donc à part les prix qui sont dits en français, je ne comprends rien. Heureusement, on lève le camp. On rentre à la maison, j’organise mon après-midi, le programme est normalement d’aller voir le port de pêche et ensuite de retourner à la messe, catholique cette fois, et non, je ne me suis pas transformée en grenouille de bénitier. C’est juste que Anna joue de la flûte traversière dans la chorale de cette église ce soir et j’ai envie d’aller l’écouter jouer.

(…) Cet après-midi, Emmanuel est donc venu me chercher pour m’emmener au port de pêche. Il devait initialement donner un cours de moto à un autre volontaire, mais quand il a su que Anna ne serait pas avec moi, l’idée de me laisser seule au port de pêche n’a pas semblé l’enthousiasmer plus que ça, et donc il a annulé pour rester avec moi. Si je n’en voyais pas initialement la nécessité, j’avoue qu’en arrivant là-bas j’étais bien contente d’être accompagnée. C’était loin, plutôt paumé, coincé entre la cimenterie et les containers prêts à être chargés, et on n’avait pas dû y voir un Yovo depuis l’époque de la construction des pirogues, c’est-à-dire facile un demi-siècle. Alors une Yovo, et de surcroît toute seule, je pense que c’était juste inenvisageable. On fait donc un bon moment de moto, passant par des quartiers de Lomé dans lesquels je ne m’étais pas encore aventurée. Emmanuel ne désespère pas de m’apprendre les noms des quartiers et je crois qu’il a encore l’espoir qu’un jour je me repère, mais quand on est passés devant la statue devant laquelle on était passés à l’aller et que j’étais toujours aussi paumée, je crois qu’il a compris que j’étais un cas désespéré. On arrive au port de pêche, le garde à l’entrée a l’air de se demander ce que une Yovo peut bien venir fabriquer ici. Quand Emmanuel lui explique que je veux venir visiter le port de pêche, je vois à sa tête qu’il se dit que je suis complètement frappée. Il nous pose 40 questions, est-ce que l’on a un badge (évidemment non), est-ce que Emmanuel est zemidjen (chauffeur de taxi-moto, en l’occurrence, la réponse me semblait assez évidente), est-ce que j’étais sa femme (là, on a commencé à le perdre), est-ce que je voulais épouser un Togolais (là, on l’avait perdu). Bref, comme cela était précisé dans le Routard, il faut donner un petit quelque chose pour passer, j’entends parler de 1 000 francs, ce qui me semble un peu exagéré, en ressortant Emmanuel me dit que 500 francs suffiront amplement et effectivement, le garde est trop occupé à me faire de grands sourires pour regarder le billet que je lui donne. On pénètre donc dans le port de pêche, on gare la moto, et on s’aventure sur les pontons. Les pirogues sont là, ancestrales, aux couleurs passées mais au charme intact, des gamins dorment sur des filets, d’autres nous regardent avec de grands yeux, des moteurs sont entreposés pour les plus petites embarcations. Une forêt de drapeaux aux couleurs de pays totalement improbables (je ne suis pas sûre que la Croatie soit parfaitement au courant qu’une pirogue d’un autre âge arbore son fameux drapeau à damiers, tout comme je doute que l’Italie laisse naviguer ce genre d’épaves flottantes en toute connaissance de cause). Je ne suis pas sûre que ces bateaux battent réellement pavillon du pays du drapeau hissé, je crois qu’ils ont surtout accroché le drapeau qu’ils ont trouvé, et très honnêtement je l’espère, car ce serait purement et simplement criminel de la part desdits Etats d’accorder leur pavillon à des bateaux dans un tel état. Je précise que je n’ai pas vu de drapeau français. Il n’y a malheureusement pas de poisson aujourd’hui, la grande halle des grossistes est vide. Je prends quelques photos, et Emmanuel me propose de m’emmener voir la plage (« Pure Plage »), à deux minutes d’ici. En route, on arrive, ça ressemble à une plage privée mais en fait elle est gratuite. Il y a juste des transats qui appartiennent à un restaurant et qu’on peut probablement louer si on le désire. La plage est magnifique et contre toute attente, extrêmement propre, autant, si ce n’est plus, que nos plages françaises. On voit que c’est l’océan, puisque les vagues ne sont pas sans me rappeler le sud-ouest de la France… mais fort heureusement quelqu’un a eu la bonne idée de construire une sorte de digue pour briser les vagues, et donc au bord de la plage, elles sont tout à fait raisonnables. Il me tarde de revenir avec mon maillot. On repart ensuite direction le quartier de Totsi, pas loin de chez moi, pour assister au spectacle de la chorale dans laquelle Anna doit jouer de la flûte traversière. Mais il semble que l’on arrive trop tard et que la chorale d’Anna soit déjà passée. Bien que protestant, Emmanuel a été assez gentil pour m’accompagner dans l’église (catholique) et pour ensuite me redéposer chez moi puisque je ne suis pas sûre que j’aurais pu retrouver ma rue dans la nuit, hahaha. En rentrant, Loulou m’accueille avec le sourire et m’annonce que lors de la vente de ce matin, l’église a récolté plus de 9 millions de francs CFA. Espérons qu’ils en fassent bon usage… Je dîne d’une salade d’avocats, tomates, oignons et morceaux de saucisse, et Loulou, de fort bonne humeur, me propose une petite tasse de thé pour clore le repas. Je suis bien claquée par ma journée, le vent de la plage et le trajet en moto m’ont vannée, demain matin je vais tenter une petite grasse mat’, même si je sens d’ores et déjà que les coqs du quartier ne vont pas être de cet avis. Eyitsor !

NB : Juste pour info, et pour que vous compreniez mieux mon incrédulité de ce matin, sachez qu’au Togo, le SMIC tourne aux alentours des 28 000 F. CFA par mois (soit environ 42 euros…) et que le revenu national brut par habitant atteint péniblement les 820 dollars… Je vous laisse juge.

PS : Petits anecdotes supplémentaires sur la circulation à Lomé. Pour la première fois, en montant dans le taxi partagé ce matin, comme je suis montée seule devant, le chauffeur m’a demandé de mettre ma ceinture. Je ne m’y attendais tellement pas que j’ai mis environ 20 secondes à comprendre de quoi il parlait. J’ai aussi vu des policiers arrêter des motos parce que les conducteurs n’avaient pas de casques. Par contre, pour les passagers, on s’en tamponne. Et j’ai aussi vu un mouton vivant sur une moto. Non, je déconne pas.

Lundi 15 août 2016

Ce matin, après l’échec cuisant de ma grasse matinée, je me suis levée, lavée, j’ai pris mon petit déjeuner et enfilé mon maillot de bain car cet après-midi je vais à la plage avec Anna. Aujourd’hui, c’est l’Assomption aussi au Togo, et c’est également un jour férié. C’est l’occasion pour moi de vous faire un petit topo sur la religion ou plutôt les religions au Togo, les croyances, etc. Du moins ce que j’ai pu en apprendre en discutant avec les Togolais, et aussi ce qu’en dit le Routard. Il semble que la moitié de la population soit composée d’animistes. L’animisme, pour faire simple, c’est une croyance en une âme, une force vitale qui animerait les êtres vivants, mais aussi les éléments naturels (pierres, vents), et on croit aussi aux génies protecteurs. On compte aussi près de 30% de chrétiens, dont un tiers se situe dans la région de Lomé (majoritairement catholiques, mais il y a aussi des protestants). Et il est évident que les sectes évangélistes ont le vent en poupe (Eglise des Assemblées de Dieu du Togo, Témoins de Jéhovah, etc.). Les musulmans sont environ 20% et sont plutôt dans le nord du pays, même si on en voit aussi à Lomé.

Même s’il y a donc de nombreux chrétiens, on ne peut pas totalement exclure la place des croyances traditionnelles, du vaudou, des féticheurs, etc. Je discutais hier avec Emmanuel de tout ça, essayant de voir s’il y croyait ou pas (il m’a dit qu’il fréquentait l’église protestante). Je lui raconte les histoires gabonaises d’Hugo et il a l’air de trouver ça parfaitement normal. Je lui demande s’il croit aux envoûtements, etc. Il ne dit pas vraiment non, me disant « Si des gens disent que ça existe… ». Et il m’explique que si tu as une dispute ou un problème avec quelqu’un, alors la personne peut t’envoûter et il faudra que tu ailles voir un féticheur pour qu’il fasse sortir l’envoûtement de toi. Je suis restée, vous vous en doutez, quelque peu perplexe. Mais je pense que malgré l’importance indéniable du christianisme (toutes églises confondues), même les jeunes générations ne peuvent pas se détacher totalement des croyances ancestrales et beaucoup de Togolais restent superstitieux. Pour en revenir au christianisme, on voit ENORMEMENT d’affiches, de publicités, d’inscriptions faisant référence à Dieu et à Jésus. Par exemple, on voit partout des voitures ou des motos portant des inscriptions du style « Jésus est la solution », « Dieu seul suffit », « God’s power », etc. Même chose sur les bateaux hier au port. On voit aussi beaucoup de publicité pour les sectes évangéliques, etc. et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils utilisent des mots percutants. Il y en a une qu’on voit partout dans Lomé qui dit « No Jesus, no life, Sans Jésus tu n’es qu’un cadavre ambulant ». Il semblerait qu’Aleysha ne s’en soit toujours pas remise car elle étouffe un ricanement à chaque fois qu’on croise ladite publicité (et on la croise relativement souvent). Il y aussi beaucoup de noms de magasins qui font référence à la religion, chrétienne ou musulmane (j’ai vu un magasin hier qui s’appelait Incha Allah, oui, oui avec un A supplémentaire).
Une des questions que les Togolais risquent de vous poser rapidement est « Quelle église tu fréquentes ? ». Martin, notre collègue nous l’a déjà posée, et la réponse « Je ne crois pas en Dieu » semble leur paraître très bizarre. Du coup, maintenant j’explique que ma maman est catholique, mais que moi je ne crois pas vraiment en Dieu, mais qu’en France c’est comme ça, que l’on peut ne pas croire ou croire en ce que l’on veut.

Pour ce qui est des questions concernant la famille, etc., je peux dire qu’ici j’ai la chance d’avoir une famille qui exerce des métiers manuels, ce sont des métiers qui existent aussi ici et qui parlent à tout le monde. Quand je dis que mes frères sont mécanicien et cordonnier (je simplifie un peu mais globalement, c’est ça), ça parle à tout le monde. Si je devais commencer à expliquer ce que c’est qu’un chef de projet ou un métier du même style, ce serait sans doute beaucoup plus difficile. Un autre truc, être enfant unique ne semble pas exister ici, tout le monde a des frères et sœurs, et dans le cas des familles polygames, encore plus de frères et sœurs.

Ah, il faut aussi que je vous explique le système des prénoms. La majorité des Togolais ont deux prénoms, un prénom togolais (qui dépend du jour de leur naissance) et un prénom français pour ceux qui sont chrétiens, arabe pour ceux qui sont musulmans. Par exemple, Lucia (la dame d’AFEL) s’appelle Essi en prénom togolais (elle est née un dimanche) et Lucia en prénom de baptême. Emmanuel s’appelle Kodjo en prénom togolais (il est né un lundi) et Emmanuel en prénom de baptême. J’ai demandé à Delphine comment s’appellent les filles nées un mercredi, je m’appellerais donc Akou si j’étais née ici. Prudence s’appelle aussi Yaou (il est né un jeudi). Certains utilisent plus volontiers leur prénom togolais, d’autres, surtout quand ils se présentent à des étrangers, utilisent plus leur prénom de baptême. Ah oui, et ici « Fanta » est un prénom féminin, et pas seulement une boisson à l’orange…

Je change totalement de sujet, j’en suis désolée, mais Diana m’a expliqué qu’elle avait apporté un peu de matériel d’Espagne, dont une bande autocollante que l’on peut mettre lorsque l’on a reçu un choc. Elle m’a dit qu’elle avait montré à ses collègues ici comment l’utiliser et qu’ils étaient tout contents avec lesdites bandes. Je me réjouis que Diana ait pu apporter ce petit progrès et qu’elle ait réussi à expliquer les bienfaits de ce procédé.

(…) Nous sommes déjà mardi matin, hier j’étais trop fatiguée pour vous raconter ma journée, et elle fut riche en émotions. Le matin, rien de particulier, j’ai lavé mes sous-vêtements à la main, mes chaussettes n’ont toujours pas retrouvé leur couleur d’origine et même après trois machines, je ne suis pas sûre qu’elles la retrouvent un jour, mais qu’importe. J’ai déjeuné et Emmanuel est venu me chercher pour m’emmener à la plage retrouver Anna. Le pauvre Emmanuel m’avait prévenue qu’il aurait du retard car Marcos (le volontaire à qui il donne les leçons de moto avait mis plus de temps que prévu). Finalement, nous partons et retrouvons Anna. On se balade un peu sur la « Pure plage », malheureusement dès que l’on s’éloigne de la plage qui appartient au restaurant/bar, la plage est beaucoup plus sale, des détritus un peu partout, etc. Et surtout, juste à côté de la Pure plage où des Blancs paient leur repas plus de 15 000 F. CFA, on trouve un véritable bidonville, aux murs et aux toits de tôle. Ca fait mal au cœur. En continuant un peu sur la Pure plage, on finit par tomber sur Sam et Annaëlle, en balade eux aussi, en compagnie de Junior, le fils de leur famille. Avec Anna, on tente un petit bain, mais il y a énormément de vent aujourd’hui, les vagues sont énormes (même si brisées par la digue), et surtout il ne fait pas super chaud. Les pieds dans l’eau suffiront. On repart de la plage, il commence à pleuvoir. Au début, un petit crachin digne d’une météo bretonne, mais la pluie s’intensifie. Evidemment, sur la moto, c’est moyennement agréable. On s’arrête quelque part, et on se réfugie sous un petit auvent. Emmanuel en profite pour me faire goûter le souchet. Alors oui, oui, souchet est le mot français, c’est juste un truc que je n’ai jamais vu en France, c’est comme un petit fruit séché. Ca se mâche, le goût n’est pas mauvais, sucré. Par contre, après c’est un peu étrange. Je mâche, je mâche, je mâche, mais je n’arrive pas à déglutir ce truc, c’est sec, plein de fibres. Je regarde Emmanuel avec une grimace qui me dit « Ah mais il faut cracher le reste ! ». Haha ça faisait trois bonnes minutes que j’essayais d’avaler ce truc. Donc en fait, une fois que tu l’as bien mâchouillé et que tu en as extrait le truc sucré, tu peux cracher le reste. En bonne Française qui se respecte, je déteste cracher devant quelqu’un, surtout dans la rue, par terre. Mais c’est ça où m’étrangler avec le reste du souchet. Je crache donc mes bouts de souchet mâchouillé. La pluie finit par se dissiper, on reprend la route. On n’a pas fait 500 mètres qu’on est témoins d’un sérieux accident. Deux motos se percutent, les conducteurs tombent et une troisième vient percuter le tas de ferraille et les deux hommes à terre. Il y a des morceaux de motos qui ont volé un peu partout. L’un d’entre eux se relève, le deuxième reste sur la chaussée, sans casque et il ne bouge pas… Emmanuel s’est arrêté un peu plus loin, discute avec les badauds autour, je suis littéralement horrifiée surtout quand je vois les gens s’amasser et commencer à essayer de déplacer le blessé. Malheur, il ne faut jamais faire ça… Je demande à Emmanuel s’il y a quelqu’un à appeler, quelque chose à faire, mais il essaie de me rassurer en me disant que la police et les secours vont venir (ce dont je doute quelque peu mais admettons). Je dois être littéralement livide, encore plus « Yovo » que d’habitude. On finit par repartir, je suis encore plus flippée qu’à l’ordinaire. J’ai appris par Anna qu’Emmanuel avait perdu un de ses meilleurs amis il y a quelques semaines, victime d’un accident de moto aussi. Non seulement la circulation ici est démente, chaotique, les gens roulent sans casque, bras et jambes nus. Ils roulent relativement vite (même si la chaussée est hérissée de dos d’ânes pour tenter de faire ralentir les gens). Et comme si ça ne suffisait pas, lorsqu’il y a un accident, les secours sont lents à venir, la médecine n’est évidemment pas optimale et il faut payer ses soins. Une combinaison épouvantable…
Une fois de plus, je suis vraiment navrée que ce journal prenne des accents dramatiques, mais comme vous l’avez compris, je n’écris pas seulement pour faire rire ou sourire, mais aussi pour rendre compte de ce que je vis, de mon expérience dans un pays, qu’elle soit positive ou négative. Je ne prétends ni à la parole d’évangile, ni à l’exhaustivité, je rapporte simplement ma propre expérience, mes anecdotes et ce dont je suis témoin.

Je suis donc rentrée hier soir un chouïa secouée, j’avais froid parce qu’il avait plu et que la température avait chuté. J’ai mangé et je suis allée me coucher sans demander mon reste.

Je me suis réveillée un peu difficilement ce matin, la nuit avait été assez désagréable, j’ai eu froid, je me suis réveillée plusieurs fois. Je me lève un peu dans le coaltar, je vais me laver, l’eau me paraît encore plus froide que d’habitude. Petit déjeuner et nous mettons le cap sur le Centre médico-social de Djidjolé (notre quartier), nous attendons Martin et Salomé, rencontrons la directrice qui me semble énergique. Lorsque beaucoup de femmes sont arrivées, leur enfant sur les genoux pour les faire vacciner, nous commençons la sensibilisation. J’ai encore du mal à émerger mais je ne dois pas me reposer sur mes lauriers, tout le monde m’attend, me regarde et va m’écouter, donc je me secoue un peu et commence mon speech. Je prends la parole devant tout le monde, et la directrice de l’hôpital traduit en éwé. Plusieurs femmes posent des questions, ce qui prouve une fois de plus que la démarche de la déclaration à l’état-civil n’est pas automatique, n’est pas acquise pour tout le monde, et que notre campagne de sensibilisation n’est pas inutile. Après avoir tenté de répondre le plus précisément possible aux questions de toutes les femmes, nous remercions la directrice pour son accueil et son aide, et nous retournons au bureau. Ma petite Elisabeth ne tarde pas à faire son apparition, un biscuit à la main et passera un bon moment sur mes genoux à jouer avec mon téléphone. Pour la première fois, j’entends le son de sa voix car Madame Brigitte lui parle en éwé, et la petite lui répond. Je pense qu’elle comprend un peu le français mais elle ne le parle pas, donc je ne l’avais jamais entendu parler. En partant, madame Brigitte suggère que Salomé et moi (Aleysha est partie en ville renouveler son visa) allions rendre visite aux habitants d’une maison juste à côté du bureau et donner ce qu’il nous reste de biscuits aux enfants. On s’exécute. A peine ai-je franchi la porte de la « maison » qu’une des enfants se met à hurler, à pleurer et à tenter de s’enfuir comme si j’étais le diable en personne. Sa maman, de toute évidence gênée et confuse, tentait de la forcer à venir près de moi, ce qui ne faisait que redoubler ses cris. Horriblement mal à l’aise, je ne savais pas quoi faire, ne voulant pas traumatiser davantage cette gamine. Je ne sais pas si elle n’avait jamais vu de Blanc, si elle m’a prise pour un alien débarqué d’une autre planète, ou si elle avait juste peur des Blancs pour une raison X ou Y. En tout cas, c’est bien la première fois qu’une telle chose se passe. D’habitude, les enfants sont au contraire très attirés par nous, ils nous font des signes, chantent la chanson du Yovo, nous font des câlins dès qu’ils en ont l’occasion. Ca m’a fait un peu de peine évidemment, mais je ne savais pas quoi faire d’autre que de donner un biscuit à cette petite (qui l’a tout de même pris haha), et juste ne pas insister davantage. Nous sommes donc rentrées au bureau où j’ai passé le restant de la mâtinée à discuter de tout et de rien avec Martin et Salomé. Salomé a eu beau rire quand je lui ai demandé si elle croyait aux esprits et aux envoûtements, elle m’a tout de même répondu « Oui, en Afrique il y a des esprits ». S’ils continuent tous comme ça, ils vont finir par me mettre le doute.
Je suis ensuite rentrée retrouver Aleysha qui avait finalement obtenu le prolongement de son visa. Sur le chemin entre le bureau et la maison (trois minutes à pied en marchant au rythme togolais), j’ai été saluée par les sourires des enfants, des signes de la main au son, non plus seulement du traditionnel « Yovo » mais de « Tata Laurianne » puisque plusieurs de ces enfants étaient du groupe avec lequel nous travaillons le vendredi.
Je suis rentrée déjeuner, et nous sommes reparties vers 14h pour rejoindre le bureau de Projects Abroad pour l’activité du mardi après-midi. Au programme d’aujourd’hui, séance de peinture dans un orphelinat. Quand je dis peinture, c’est peinture de mur au rouleau, rien d’artistique là-dedans (et encore moins artistique que prévu vu le résultat…). Nous arrivons donc à l’orphelinat, on nous prépare la peinture, distribue les rouleaux. Anna, Annaëlle, Tiffanie, Mar et moi attaquons une chambre. La chambre est peinte initialement dans un bleu assez vif, le mur est sale, craquelé de partout, et trônent au milieu de la pièce des lits en métal avec des matelas par-dessus, le tout étant extrêmement lourd et très difficile à déplacer. On essaie de bouger un peu tout ça pour se dégager de la place, on attaque un mur à l’aide de nos rouleaux. Le résultat est, soyons honnêtes, catastrophique. Il aurait fallu d’abord nettoyer le mur, le réparer, le poncer, mettre un enduit et ensuite le repeindre avec une peinture digne de ce nom. Inutile de vous dire que rien de tout ça n’est prévu, on n’a même pas une bâche pour protéger le sol ou les lits. Verdict, environ deux heures plus tard, j’ai honte de ce qu’on a fait, l’impression d’avoir purement et simplement empiré la situation. Maintenant le mur est blanchâtre, bleuâtre et paraît encore plus sale qu’il ne l’était initialement, toujours autant de fissures, mais en plus le sol est recouvert de coulures de peinture et même les lits et matelas sont tâchés. Je n’aime pas faire mal les choses, et même si nous sommes au Togo où certaines choses ne semblent pas avoir la même importance qu’en France, je considère que cela n’est pas une raison pour repartir en laissant un travail ni fait ni à faire, une chambre dans un état encore plus déplorable que lorsque nous sommes arrivés à de pauvres mômes qui sont orphelins et vivent dans des conditions déjà difficiles. Bref, je suis ressortie de là avec un sentiment d’inachevé. Nous avons pris quelques photos, fait des câlins aux gamins, joué un peu avec eux, ce qui semblait être finalement le plus beau cadeau que nous puissions leur faire, et pas venir barbouiller un mur comme des sagouins. Une chose est sûre, vous ne m’embaucheriez pas pour repeindre votre appartement. Nous sommes ensuite rentrées en taxi-voiture, direction Breakfast to Breakfast, un restaurant où certains volontaires ont leurs habitudes. J’ai réussi à choper un wifi pas trop dégueulasse, nous avons bu un verre pour dire au revoir à Isabel qui retourne cette nuit en Ecosse. Je suis ensuite rentrée en moto avec Emmanuel, que je dois voir demain pour ma première leçon de conduite moto. Oui, oui, vous aussi vous vous dites qu’il est complètement fou ?  

mardi 30 août 2016

Yovo in Togo (#4) : Deuxième semaine !

Mardi 9 août 2016

Nous sommes mardi matin, ça fait très exactement une semaine que j’ai posé le pied sur le sol togolais pour la première fois. Hier, je suis allée travailler avec Aleysha, on est allées rendre visite à AFEL, une autre association qui s’occupe d’assister les gens dans les démarches de jugement supplétif (ça sert à obtenir un acte de naissance pour un enfant quand ce dernier n’a pas été déclaré dans les 45 jours qui suivent sa naissance). On a donc rencontré la directrice de l’association et son assistante, Lucia, qui m’a semblé être une femme très intéressante. La discussion avec elles était très instructive, et j’ai notamment appris que les subventions données par l’Union Européenne sont malheureusement souvent bloquées par les gouvernements qui les distribuent uniquement aux ONG et associations qui les soutiennent, et pas aux autres. Voire ils ne les distribuent tout simplement pas. Bref, je crois que le problème politique au Togo demeure le problème principal et qu’il sera très difficile pour le pays de se développer tant qu’ils n’auront pas à la tête de l’Etat des gens honnêtes et de bonne volonté. Mais c’est malheureusement je crois le lot de beaucoup de pays d’Afrique. On a ensuite peaufiné notre affiche, il ne nous reste plus qu’à ajouter la photo d’un enfant tenant son acte de naissance avec fierté, et l’affiche sera prête. On a ensuite beaucoup discuté avec Martin de plein de trucs. Pour ce qui est de la suite du stage, j’ai malheureusement l’impression qu’il va être difficile de mener à bien le projet que nous avions lancé, car il faut obtenir des autorisations pour tout, elles sont longues à obtenir et le gros du travail serait principalement à faire dans les villages puisqu’à Lomé, la situation n’est pas si mauvaise. On a discuté hier après-midi avec Emmanuel, le responsable des volontaires médicaux (pas mon chauffeur de taxi-moto préféré qui lui aussi s’appelle Emmanuel), il nous a assuré que les sages-femmes parlaient déjà aux mamans de ces démarches mais que celles-ci étaient parfois négligentes. Je reste persuadée qu’une petite piqûre de rappel serait bénéfique pour tout le monde mais il ne semblait pas de cet avis. Quand je vois en France et partout en Europe, le nombre de fois qu’il faut expliquer les démarches aux gens avant que ça ne rentre dans leur esprit, alors que nous avons pourtant accès à toutes sortes d’informations, je me dis qu’ici, ce ne serait pas de trop. Moi-même j’avoue ignorer totalement certaines démarches administratives, donc une femme togolaise, parfois analphabète, qui a beaucoup de difficultés à se déplacer, qui a du mal à nourrir sa famille, etc., je ne suis pas persuadée qu’elle connaisse toutes la démarche de déclaration de naissance. Mais bon. Emmanuel nous a tout de même proposé d’intervenir mercredi après-midi lors de l’activité qu’il organise sur les maladies tropicales. C’est déjà pas mal. L’idéal serait que nous puissions aller dans les villages les plus reculés, mais ce ne sera probablement pas possible. Si je vois que rien ne peut aboutir, je demanderai probablement si je peux changer d’association, ou alors j’essaierai de trouver un autre projet sur lequel travailler mais le problème risque d’être le même. Hier après-midi, après être rentrées, m’être jetée sur le plat de riz et de lentilles que Loulou avait préparé, nous sommes allées passer l’après-midi au bureau de Projects Abroad, où j’ai eu toutes les difficultés du monde à accéder au wifi et à réussir à mettre la première partie de ce journal en ligne. Tiffanie est malade, car dans un demi-sommeil, elle a bu l’eau du robinet sans réfléchir et ses intestins n’ont pas trop kiffé. Je suis comme d’habitude rentrée avec Emmanuel et Aleysha avec Aményo. On a dîné de spaghettis au piment et je suis allée me coucher à 20h30 pour dormir jusqu’à 6h (si l’on excepte un petit réveil vers 02h30 car Komlan est rentré en faisant un boucan du tonnerre).

Ce matin, nous sommes parties au bureau, on ne savait pas exactement ce que nous allions bien pouvoir faire. Et contre toute attente, pas mal de choses sont en train de se débloquer, lentement mais j’espère sûrement. On a demandé à madame Brigitte s’il était possible d’aller dans un village, on va essayer d’organiser ça. On a essayé de dessiner un petit enfant pour l’affiche, mais vu mes compétences en dessin, cela a été un échec cuisant. On est finalement partis pour le marché de Totsi, pour essayer d’obtenir une autorisation pour faire de la sensibilisation sur le marché. On nous envoie tout d’abord dans une première petite pièce, où il y a deux femmes et deux hommes. Puis on nous dit qu’il faut aller voir la présidente, les deux hommes nous accompagnent. On se retrouve dans la boutique de tissus où Aleysha a acheté son pagne la semaine dernière. On réexplique notre démarche. Ca n’a pas l’air possible, il faut aller voir la direction pour pouvoir faire tous les marchés. On reformule un peu notre demande, on est assis sur une sorte de banc entre les pièces de tissu. Finalement, la situation se débloque et on nous autorise à intervenir jeudi à partir de 13h sur le marché. Ils ont même l’air enthousiastes surtout la dame qui nous serre la main avec un grand sourire. Avant de quitter le marché, on retourne dire au revoir à la femme du frère de Martin et à la belle-maman. Au moment où nous allons partir, une des dames de la première pièce me fait signe d’approcher. Je retourne dans la pièce et elle me dit « Mais pourquoi vous n’allez pas dans les villages ? Il faut aller dans les villages, moi dans mon village par exemple, les gens souffrent aussi, les enfants, pas d’acte de naissance, rien », « Quel est le nom de votre village madame ? », « Ayakopé », « On ira madame ». L’espace d’une demi-seconde j’ai l’impression d’être un homme politique en campagne, à qui les gens demandent des choses, qui serrent des mains et tente de rassurer la population. Quoi qu’il en soit, je suis bien décidée à insister auprès de madame Brigitte pour que l’on essaie d’aller dans ce village.

(…) Cet après-midi, nous avions l’activité de groupe organisée chaque mardi après-midi par Projects Abroad. Au programme d’aujourd’hui, confection d’un bracelet en perles. Si vous me connaissez un peu, vous savez à quel point j’ai une sainte horreur des travaux manuels. Et contre toute attente, je me suis laissée prendre au jeu, je me suis un peu appliquée et le résultat n’est pas trop moche. J’ai fait connaissance avec les autres volontaires qui sont arrivées cette semaine, dont une flopée de Français. Bastien est étudiant en droit aussi et Anaelle va commencer sa première année de droit en septembre. Après avoir fini mon bracelet, bu mon Youki Cocktail (une boisson d’ici qui en gros ressemble à de l’Oasis pétillant) et discuté un peu avec tout le monde, je suis rentrée en taxi-moto avec Emmanuel comme d’habitude. C’était la première fois que je rentrais en taxi-moto de nuit et j’étais pas forcément super enthousiaste à l’idée, mais tout s’est très bien passé. J’en profite toujours pour discuter un peu avec Emmanuel, je  lui explique ce que je fais au stage, je lui pose des questions sur la vie au Togo, la culture, etc. Aujourd’hui, on a parlé de son village et de sa famille. Il est l’aîné d’une fratrie de huit enfants, son père avait trois femmes, et d’après lui, il n’a pas tellement apprécié grandir dans cette famille polygame, car ça cause beaucoup de problèmes et de disputes. En tout cas, lui ne veut qu’une seule femme. Et je lui ai posé la question, ici la polygamie ne semble pas être réservée aux familles musulmanes. On est donc rentrées dîner avec Aleysha, salade d’avocats, de tomates, d’oignons et d’une sorte de saucisson à l’ail. S’en est suivie une grande conversation sur toutes sortes de sujets, et c’est aussi ce que j’attendais de cette expérience : rencontrer des gens d’horizons différents, échanger, partager, et pour ça, c’est génial !

Ah oui, j’ai demandé à Martin pour les communautés juives, et non il n’y en a pas, les enfants qui portent des prénoms que nous considérons comme associés au judaïsme en France sont en fait des familles chrétiennes qui piochent les noms de leurs enfants dans l’Ancien Testament. D’où Isaac, Israël, etc.

Jeudi 11 août 2016

Hier soir, j’étais trop claquée pour vous raconter ma journée. Hier matin, nous sommes donc parties travailler avec Aleysha. Il était prévu que nous allions porter la demande d’autorisation au Centre médico-social de Djidjolé (mon quartier à Lomé) et ensuite qu’on aille porter la demande d’autorisation à la régie des marchés au marché central. On part en moto avec Martin et Aleysha avec une autre moto. On arrive au CMS, la directrice n’est pas là mais on laisse le document à la secrétaire qui promet de rappeler rapidement pour nous donner une réponse. Elle aussi a l’air tout à fait en accord avec notre projet. On rentre au bureau et quand on entre, on voit trois personnes attablées à notre table de travail, une dame, un jeune homme et une jeune fille. Madame Brigitte nous explique que la jeune fille (Audrey) va faire un stage avec nous. Elle n’a rien à voir avec Projects Abroad, c’est juste une famille d’origine togolaise, dont la mère et la fille vivent aux Etats-Unis et le fils à Paris. Madame Brigitte nous dit qu’Audrey va venir avec nous à la régie des marchés. Pourquoi pas, sauf que ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’Aleysha et moi avons déjà du mal parfois à nous occuper toute la journée, que tout ici prend beaucoup de temps. Je me rends rapidement compte qu’Audrey parle très mal le français, elle ne le lit pas non plus et vu qu’elle n’articule pas quand elle parle (quand elle parle !), même en anglais je ne la comprends pas. Sachant que Martin, Salomé et madame Brigitte ne parlent pas anglais. Heureusement Aleysha est écossaise, donc on devrait pouvoir s’en sortir. Quand j’apprends qu’elle a 14 ans et qu’elle est au lycée, je me demande bien l’intérêt pour elle de venir faire ce genre de stage, surtout que d’après ce que sa mère nous a dit, elle veut travailler avec les enfants, donc elle aurait plutôt dû se diriger vers un orphelinat. Bref, ça a pris environ 35 minutes de plus pour savoir si elle venait avec nous à la régie des marchés, pour savoir si on essayait de lui trouver un casque ou pas (finalement non), pour qu’on trouve une moto supplémentaire, etc., etc. On part donc à 3 motos en essayant de se suivre, ce qui est particulièrement dangereux car mon chauffeur et celui d’Aleysha n’avaient pas la moindre idée de où nous allions, ils devaient donc suivre Martin et se suivre dans le trafic du centre-ville de Lomé, c’est vraiment pas triste. J’ai vu ma dernière heure arriver une douzaine de fois. On a finalement purement et simplement perdu Martin et nos chauffeurs ont dû demander aux passants où était la régie des marchés. Après vingt bonnes minutes supplémentaires, on a réussi à le retrouver. On a donc été déposer notre demande à la régie des marchés, la directrice a été particulièrement conciliante donc ça devrait pouvoir se faire. En rentrant, on a finalement terminé notre affiche, puisqu’elle doit être prête pour demain. Il nous fallait un enfant pour la photo, je suis donc allée demander à la maman de ma petite protégée si elle acceptait qu’Elisa soit le visage de la campagne et elle a gentiment accepté. Je reviens donc avec Elisabeth au bureau, on l’installe devant le panneau blanc, je lui retire le jus d’ananas congelé qu’elle a dans la main droite, et le chewing-gum mâchouillé qu’elle a dans la main gauche. Pendant ce temps, un monsieur en costume nous observe et entame la conversation avec moi. Il est conseiller juridique et on finira par échanger nos coordonnées. On finit la photo avec la petite Elisa qui a l’air de se demander ce qu’on lui veut même si Salomé lui explique en éwé ce qu’elle doit faire. J’ai l’impression qu’Elisa ne parle pas du tout le français, je crois qu’elle le comprend mais elle ne parle pas. Je ramène ensuite Elisa à sa maman (Flora). On termine ainsi la mâtinée, et on rentre déjeuner à la maison. Lorsque j’ai fini le plat de semoule, le poulet et les légumes (Aleysha ne mange pas beaucoup, je pense que je mange environ 5 fois plus qu’elle), c’est presque l’heure de partir au centre-ville. Aményo et Emmanuel viennent nous chercher à 15h40, direction le centre-ville. Mon Dieu je déteste ce trajet. Je suis tellement crispée sur le porte-bagages qu’à un arrêt, un monsieur me dit « Yovo, il faut lâcher ça ! ». On arrive à la banque pour qu’Aleysha change ses francs CFA en cédis (la monnaie du Ghana, puisqu’elle y va ce week-end), sauf que la banque est fermée, un monsieur nous indique où garer les motos et nous dit qu’il va nous accompagner jusqu’à un bureau de change. Je n’aurais jamais changé le moindre centime dans ledit bureau (bureau qui est en fait une simple table dans la rue…) si j’avais été seule, mais tout se passe bien et Aleysha repart avec ses cédis. On déambule ensuite dans le marché, je demande parfois aux garçons ce que c’est sur les étals des commerçantes. On évite soigneusement le rayon boucherie (j’ai déjà aperçu des têtes de bœufs entières, avec les dents et tout le truc ce matin au premier marché, ça me suffira pour aujourd’hui, je ne suis pas sûre que mon estomac résiste à plus). On ne parlera pas des conditions de conservation, réfrigération, etc. puisque vous avez compris qu’elles sont inexistantes. Ce matin, sur ledit marché des têtes de bœufs, une petite fille me faisait de grands signes en criant « Yovo Tata, Yovo Tata ». Je lui tends les bras en lui disant « Tu viens me faire un bisou ? », la petite a couru se jeter dans mes bras. J’en reviens à notre balade au marché, on déambule, et sans les garçons, je crois que j’y serais encore tellement mon sens de l’orientation, déjà mauvais en temps normal, est de l’ordre du désolant au Togo. On rentre en moto, et alors que nous sommes arrêtés à un croisement, une dame m’interpelle et me dit « Yovo, je-sais-pas-quoi-en-éwé ». Je dis à Emmanuel que j’ai rien compris (évidemment). « Ah, elle dit que tu es trop belle ». Oh, trop mignon. En rentrant, on offre un verre au bar Sky à côté de chez nous à nos chauffeurs. J’en profite pour en savoir un peu plus sur eux, ce qui les a amenés à Lomé car tous les deux sont originaires d’un village. Emmanuel est venu étudier l’allemand, Aményo la géographie mais malheureusement ils n’ont pas pu poursuivre leurs études faute de moyens.

Vendredi 12 août 2016

Il est actuellement 05h30 du matin, et je vais profiter d’avoir été réveillée tôt pour vous raconter ma journée d’hier. Hier donc, nous arrivons au bureau avec Aleysha, il est prévu que nous allions au tribunal et que nous passions ensuite par la régie des marchés pour récupérer notre autorisation. Madame Brigitte nous prête fort heureusement sa voiture, et nous voilà en route, Salomé, Aleysha, Audrey et moi pour le tribunal. Dans la grande salle, il n’y a rien mais il y a un procès pour mineurs dans la seconde salle. On entre, on se trouve une place sur les bancs déjà fort occupés et on assiste au procès. Il s’agit de quatre jeunes garçons qui sont jugés, deux pour avoir volé une forte somme d’argent (environ 780 euros, ce qui ici paraît totalement surréaliste mais passons…), trois boîtes de sardines et cinq de lait concentré, du fil électrique, etc. et deux pour avoir globalement fait le guet pendant que le méfait était commis. Le juge leur pose des questions, ils ne parlent pas français donc un traducteur les assiste. Le juge me fait rire, car il soulève des faits qui paraissent étranges, du style comment une revendeuse de bazar laisse 780 euros dans son magasin pendant toute la nuit alors même que sa maison est fort éloignée. « C’est le nec plus ultra de la sécurité dans votre magasin ? » lance le juge à la dame. Il est vrai que laisser 780 euros dans un magasin, déjà en Europe ça paraît surprenant mais vu la fortune que cela représente ici, c’est encore plus surprenant. Les jeunes eux soutiennent n’avoir trouvé, et donc volé, que 30 000 francs (contre les 615 000 francs avancés par la partie civile…). Bref, ça discute un bon moment. Jusque là tout va à peu près bien, le procureur fait son réquisitoire, ok, et là, au moment où l’avocat de la défense devrait prendre la parole, il ne se passe… rien. Les gamins n’ont pas d’avocat, personne pour les représenter, et encore moins les défendre. Je demande à Salomé « Mais ils n’ont pas d’avocat ? Qui les défend ? », elle me répond « Non, pas d’avocat, ils n’ont pas d’argent pour le payer ». Malheur… En revanche, la partie civile avait un avocat…  Là évidemment, pour une juriste en formation, particulièrement attachée au droit à un procès équitable et aux droits de la défense, c’est à pleurer. Peut-on parler de procès, peut-on parler de justice dans une situation aussi déséquilibrée ?
Le verdict tombe, trois ans de prison fermes pour ceux qui ont volé, un an ferme pour ceux qui ont fait le guet. Les gamins s’en vont, menottes au poignet. Je n’ai pas encore vu les prisons ici, mais vu le procès, je m’attends au pire. Je ne sais pas encore si j’aurai l’occasion d’y aller. Voir où ces gamins vont passer trois ans de leur vie (sachant qu’ils étaient déjà détenus depuis le mois de juin en attendant le « procès »…). Ils ne vont probablement rien apprendre en prison, ressortir encore plus miséreux qu’ils ne le sont déjà et que va-t-il bien pouvoir advenir d’eux ? Je ne connais pas le taux de récidive au Togo mais ce serait intéressant de le chercher… Ne vous méprenez pas sur mes propos, ce qui me choque, ce n’est pas qu’on condamne un voleur à trois ans de prison, ce qui me choque, c’est que l’on enferme des jeunes de 18 ans pendant trois ans dans des conditions que je devine a minima difficiles, sans qu’ils aient été défendus par un professionnel. Je ressors du tribunal le cœur serré. Je savais qu’en venant ici, et en effectuant ce stage dans les droits de l’homme, je serai peut-être amenée à voir des choses choquantes, affligeantes ou même révoltantes. Mais c’est dur quand même. Je sais que les volontaires qui effectuent leur stage en médecine ou en kinésithérapie souffrent aussi particulièrement de ça. Diana, ma copine espagnole, est kiné en Espagne depuis 4 ans. Elle me dit que c’est horrible de voir les méthodes qu’ils appliquent ici, qu’ils emploient la force sur des enfants pour redresser leurs membres, alors que cela ne fait qu’entrechoquer les os et que ça fait plus de mal que de bien, que les enfants crient, pleurent et les parents assistent à ça résolus, persuadés que c’est bon pour leur enfant. Certains volontaires ont purement et simplement refusé de pratiquer cela sur les patients, mais cela entraîne bien sûr quelques tensions. Je devine Diana suffisamment douce et diplomate pour parvenir peut-être à faire passer un message ou du moins à ne pas être contrainte de traiter ses patients de cette façon. Céline, une volontaire française en médecine, a malheureusement vu des enfants mourir faute de sang, sachant que lorsque l’on a besoin de sang ici, il faut souvent le faire venir du Ghana, le pays voisin (plus développé), que vu l’état des routes et des voitures, cela prend du temps, temps que l’on n’a pas lorsqu’un enfant a perdu trop de sang pendant une intervention, et certains de ces enfants sont morts alors qu’en Europe, ils auraient très probablement pu être sauvés. Je ne vais pas vous parler des conditions de stérilisation des instruments et autres parce que je ne suis pas une spécialiste de la médecine, mais il est évident que les standards européens sont très, très éloignés.
Je suis navrée que mon journal de bord prenne un accent aussi triste, mais c’est aussi la réalité togolaise, plus largement africaine et l’on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas.

Après cette visite au tribunal, Aleysha et moi sommes rentrées déjeuner, riz, poulet et sauce rouge aux carottes et aux poivrons. Comme d’habitude, j’ai fait honneur à la cuisine de Loulou. On repart ensuite au bureau, où on perd un peu de temps à savoir si on attend que Martin revienne avec les affiches, ou si on le rejoint directement au marché. Finalement, Salomé, Aleysha, Audrey et moi nous mettons en marche direction le marché de Totsi. Bon, il faut savoir qu’ici les femmes ne marchent pas vite, elles marchent même lentement, mais genre, vraiment lentement (Maman, ici tu marcherais tout à fait normalement, voire même un peu vite). Aleysha et moi sommes donc 800 mètres devant et pourtant on ne peut pas marcher plus lentement. En chemin, on récupère Lucia, la dame d’AFEL qui va venir nous donner un coup de main. On arrive finalement au marché, Salomé, Lucia et Audrey sont exténuées (on a marché environ 20 minutes hein…), s’épongent le front avec un mouchoir… Haha mais c’est qui les Togolaises ici ? Bref, on se dirige vers la direction du marché. Et là, c’est encore un merdier épouvantable, en gros ils n’ont rien compris de ce qu’on leur a demandé la dernière fois, ils sont restés sur leur idée que l’on allait regrouper toutes les femmes au même endroit, etc. Donc on attend je-ne-sais-trop-quoi, ça discute, ça brasse de l’air, ça agite nos belles affiches fraîchement imprimées. Je dois avouer que j’ai un moment d’agacement et de découragement, où je me demande si on va un jour pouvoir parvenir à faire cette sensibilisation, si tout cela n’est pas totalement vain, etc. Je demande quel est le problème, selon eux il n’y a pas de problème, donc je sais pas pourquoi on attend mais une chose est sûre, on attend. Bref, après environ 30 minutes de brassage d’air et de pourparlers, on est enfin autorisées à commencer. Je fais équipe avec Lucia, je laisse Aleysha se dépatouiller avec Audrey (dont on ne sait pas encore exactement quelle langue elle parle). Salomé les aide également. Martin fait le tour du marché pour accrocher les affiches aux différentes entrées. On commence avec environ 4 femmes, assis sur des tabourets à l’entrée du marché. La plupart d’entre elles ne parlent pas français, alors c’est Lucia qui parle et qui me traduit l’essentiel. On interroge une dame, puis deux. Arrive alors une jeune femme enceinte, accompagnée d’un petit garçon. On l’interroge, pareil, elle ne parle pas français, mais je demande à Lucia qu’elle lui explique tout particulièrement bien la démarche, qu’elle insiste sur le fait que cela est gratuit et qu’on ne doit pas lui demander d’argent. Cette jeune femme va mettre un enfant au monde dans quelques temps, c’est sans doute avec elle qu’il faut le plus insister pour que toutes les informations soient bien claires. Elle a un air un peu triste mais semble intéressée, elle pose des questions à Lucia. Lucia est formidable, pleine d’énergie, elle parle parfaitement éwé et français, elle est gentille, claire, elle connaît les us et coutumes d’ici, bref c’est la personne idéale avec qui faire équipe. Quand on en a terminé avec la jeune femme enceinte, je demande à Lucia qu’elle lui dise que je lui souhaitais un beau bébé en pleine santé. Lucia traduit, la jeune femme sourit d’un air touché, et me donne un des paquets de pop-corn qu’elle vend. C’est à mon tour d’être extrêmement émue… On continue dans le marché, on interroge environ 15 femmes et un homme. Certaines après nous avoir écoutées, vont chercher leurs copines qui ont a priori besoin de notre aide. La plupart des femmes ne parlent pas français, ou alors très peu, et la présence de Lucia m’est indispensable. Je pourrai néanmoins interroger deux femmes seule, puisqu’elles parlent très bien français et que l’on peut communiquer sans problème. L’une d’elles est adorable, la cinquantaine passée, le courant passe bien entre nous, on se salue d’une poignée de mains et elle me demande mon prénom « Laurianne. _ Laurianne, joli prénom ! ». Pour les autres, je laisse Lucia parler, je prends en note ce qu’elle me traduit, et je me contente de sourire, de remercier les femmes d’un « Akpélo Mama » (merci Maman en éwé, Maman étant une marque de respect envers les femmes plus âgées) qui les fait sourire. A un moment donné, je me retrouve assise sur un banc, coincée entre deux tables chargées de marchandises, une horrible odeur de poisson séché sous le nez, en nage, à griffonner sur ma feuille les informations traduites par Lucia, mais en ayant le sentiment d’être utile. Une des femmes que nous interrogeons ne connaît pas son âge… Beaucoup sont persuadées que la déclaration de naissance à l’état-civil est payante, alors qu’il n’en est rien…
Après environ une bonne heure et demi à déambuler dans le marché, il est temps de rentrer, la maman d’Audrey devant venir la chercher au bureau. Lucia, Salomé et Audrey retournent au bureau en taxi (20 minutes de marche supplémentaires et je crois qu’on les aurait perdues). Martin, Aleysha et moi repartons à pied, on rentre directement à la maison se vautrer sur nos lits. Je suis complètement épuisée. Le soir, c’est salade de crudités, œuf, morceaux de saucisse et pain. On discute un peu avec Aleysha, je vais finalement me coucher et je m’endors enroulée dans ma moustiquaire.

Ce matin, je crois que j’ai été réveillée par ce qui m’a semblé être une sorte d’appel à la prière (il y a environ 20% de musulmans au Togo), puis par quelqu’un qui a beuglé pendant environ 5 minutes dans la rue, puis, sûr d’avoir réveillé tout le quartier, s’est tu, mais ce sont les coqs et la volière qui ont pris le relais. Ca m’a permis de vous narrer ma journée d’hier et je vais de ce pas aller prendre mon petit déjeuner. Ce matin, le club des enfants revient et j’ai besoin d’énergie pour être au top avec eux.

(…) Ce matin, on a passé les deux premières heures à discuter avec Aleysha et à compiler les informations que nous avions recueillies hier. Puis j’ai préparé le plateau de jeu pour le jeu de l’oie que nous avions prévu avec les enfants. Nous avions récupéré les cartes préparées par une autre volontaire, mais le plateau n’était plus là donc j’en ai refait un autre et nous avons utilisé les cartes. Sur le plateau, quatre types de cases : vrai ou faux, droit, devoir ou jeu. Chaque carte « droit » énonce un droit de l’enfant (droit à la santé, droit d’aller à l’école, etc.). Chaque carte « devoir » énonce un devoir de l’enfant (devoir d’obéir à ses parents, etc.). Les cartes « vrai ou faux » posent une question à laquelle il faut répondre par vrai ou faux (« est-ce qu’un enfant de 12 ans peut effectuer de lourds travaux ?), les cartes « jeu » proposent un petit jeu histoire de divertir les enfants. On fait deux équipes, il y a également deux cases marquées d’une croix, si l’on tombe dessus, il faut retourner au départ. La première équipe qui termine le parcours a gagné. Les enfants sont incroyables, ils sont évidemment hyper enthousiastes. Ils sont beaucoup moins nombreux cette semaine que la semaine dernière, puisqu’ils ne sont que 16. On fait deux parties, chaque équipe en gagne une, comme ça pas de jaloux. Les enfants sont absolument fascinants. Un des petits s’appelle Missié (ou Ahmed, si j’ai bien compris…), il doit avoir 12 ans, il a un esprit incroyablement vif, une maturité étonnante, beaucoup de personnalité. Il y a aussi Jean-Pierre, 11 ans je crois, plein de vie, d’énergie et très attachant. Georges, 13 ans, le chef du « club des enfants », celui qui a la responsabilité de les regrouper et de nous les amener. Chez les filles, Joséphine, 12 ans environ, qui me pose plein de questions, Inès, 7 ans, tellement attachante, Pedrita, 5 ans et demi, qui sait déjà lire… Après l’activité, et comme la semaine dernière, beaucoup se ruent sur moi, et c’est parti pour une séance de câlins, bisous, coiffure à grands renforts de « Tata ». On leur distribue des biscuits, et certains me demandent d’aller saluer leur maman. Me voilà donc guidée dans les maisons du quartier, deux enfants au bout de chaque bras, menés par Joséphine et Inès. On salue d’abord la maman de Joséphine, qui m’accueille avec un bébé dans les bras, il est tout petit alors qu’il a 6 mois mais il est prématuré m’a-t-elle dit. Puis on va saluer la maman de Pedrita, à qui j’exprime toute mon admiration pour la petite, sa maman est couturière et accompagnée d’une de ses amies. Puis Inès m’emmène voir son papa (qui est en fait le frère de Madame Brigitte). Il me raconte qu’il vivait à Paris dans sa jeunesse. Ca me fait tout bizarre d’entendre parler de La Chapelle et de la rue Marx Dormoy dans une maison d’un petit quartier de Lomé. Je rentre ensuite au bureau où l’on planifie le programme de la semaine prochaine. On rentre déjeuner à la maison d’un plat de lentilles, on se repose un peu et j’en profite pour vous raconter ma mâtinée. Cet après-midi on retourne au centre-ville, probablement en taxi-partagé cette fois, et ce soir on prend un verre avec les autres volontaires au Radisson Hôtel.

(…) Cet après-midi, Aleysha et moi avons donc pris un taxi partagé, ce qui est en fait moins cher que les motos. Taxi partagé, ça veut juste dire qu’on monte dans un taxi mais que le conducteur peut aussi charger d’autres personnes si elles vont dans la même direction que nous. On monte donc à bord de notre taxi, il nous dépose à la mairie, pas loin de la place de l’indépendance. On se balade, à pied, ce qui ici paraît de l’ordre de l’inconcevable (surtout qu’on a emmené nos casques au cas où on serait amenées à prendre un taxi-moto pour rentrer). Un monsieur nous dit « Il y a une loi ici, quand on a un casque, on ne marche pas ! ». C’est la deuxième plaisanterie qui m’a bien fait marrer depuis ce matin, où Georges (le petit gamin) nous a raconté une histoire drôle que je vais partager avec vous parce que je trouve qu’elle vaut le coup. C’est l’histoire d’un homme qui tombe dans un trou, et le trou est si profond qu’il ne peut pas en sortir. Un lion arrive et s’apprête à le dévorer. L’homme se dit « Seigneur, faites que le lion ait une pensée chrétienne… ». Au même moment, le lion se dit « Seigneur, bénissez ce repas ». :D

On se balade donc dans le marché, mais c’est rapidement épuisant, devoir être constamment sur le qui-vive pour ne pas se faire renverser par une mobylette ou une bagnole, devoir décliner gentiment les multiples propositions des vendeurs, essayer de ne pas se casser la gueule sur les irrégularités de la route. On regarde quelques stands, mais je ne trouve rien de transcendant (je cherchais potentiellement une robe), du coup on se dirige directement vers l’hôtel Radisson où nous avons rendez-vous avec les autres volontaires. A l’entrée, il faut montrer patte blanche, on relève notre identité. Aleysha et moi on est habillées comme des clochardes, on est dégueulasses, transpirantes, tant et si bien que je me demande un instant si on ne va pas se faire jeter dehors avec un coup de pied aux fesses mais non, on nous accueille comme des princesses. On retrouve Becky et Sydney qui sont déjà arrivées. Les autres arrivent au fur et à mesure. On monte au 27ème étage, on arrive dans une sorte de bar lounge super beau, super chic, et super cher. C’est 3 500 francs CFA le jus de fruits, soit un peu plus de 5 euros, ça reste néanmoins moins cher que Paname. Et c’est le très haut de gamme de Lomé. Je vais faire un tour aux toilettes pour me laver les mains, c’est la première fois que je me les lave à l’eau chaude depuis que je suis arrivée. Je sirote mon jus d’ananas (fraîchement pressé !) tout en discutant avec Mar, Diana et Anna. Ensuite les autres veulent aller dîner au Breakfast to Breakfast mais j’estime que j’ai déjà dépensé suffisamment d’argent pour aujourd’hui, aller manger un burger ou une pizza ne m’intéresse pas spécialement, je décide donc de rentrer, Aleysha et Anna aussi. On prend donc un autre taxi partagé qui nous dépose dans la grande rue derrière chez nous, Aleysha passe à la supérette s’acheter un truc à grignoter, je n’ai pas spécialement faim, on rentre se coucher.